Les quatre discours

 
 

Freud dans Malaise dans la civilisation, nous montre que les institutions des sociétés, la manière dont les hommes se gouvernent, établissent des lois, dirigent leurs échanges – au premier rang desquels, comme le montrent les anthropologues, figurent ceux qui déterminent l'alliance et la filiation – ne peuvent aboutir à un résultat pleinement satisfaisant, malgré les sacrifices pulsionnels exigés. Même la sécurité, la permanence de la vie, n'est garantie que dans des limites étroites et au prix d'efforts constants. Les satisfactions libidinales autorisées sont toujours marquées d'inaccomplissement.

La logique du signifiant, mise en évidence par Lacan, permet de concevoir que ce Malaise n'est pas la conséquence d'une sorte d'imperfection, d'immaturité des hommes, qu'un surcroît de civilisation, d'éducation, de police, pourrait réduire. Au contraire, cette souffrance de l'homme est liée à ce qui le cause comme sujet.

La pacification symbolique dont parle Lacan (1) vient tempérer ce que le symbolique crée lui-même. Instituant le manque et la séparation, l'ordre symbolique permet aussi de les contenir dans un sens qui, cependant, ne tient que par le jeu d'un certain nombre de conditions et de règles que toute société doit promouvoir (avec ses manières singulières) pour que le sujet advienne. Cette opération n'est toutefois jamais parfaite : premièrement parce que dans la mesure où le mot n'étant pas la chose, toute représentation demeure arbitraire et inadéquate (par exemple ce que j'ai n'est jamais ce que j'ai désiré) ; deuxièmement, parce que la pulsion excède le symbolique par ce qu'elle a trait au Réel. Les objets et les buts que la civilisation lui désigne pour se réaliser sont toujours des substituts et de plus on peut dire que la poussée pulsionnelle est inconditionnelle, ne dépend pas de son objet. Elle se différencie ainsi radicalement de l'instinct qui, lui, vise un objet déterminé.

Ainsi, la vie sociale ne peut être qu'organisée autour du manque et des substituts proposés. Les institutions les plus perfectionnées de la culture sont donc, elles-mêmes, frappées d'incomplétude, voire de "semblant". Peut-on cependant concevoir l'existence sociale sans institutions ?

Le "malaise dans la civilisation" s'origine ici. On ne peut se passer des institutions et de leurs contraintes (2), dont le paradigme est oedipienne. Ce qu'elles voilent de vérité fait cependant retour comme manque à savoir. La théorie psychanalytique – au titre de ce qu'elle sait de la condition du sujet parlant – peut-elle s'intéresser au lien social dans lequel tout sujet se trouve pris ? Il nous semble que la réponse est positive.

Quelle clinique peut s'en fonder ? Ce n'est pas sans risque, y compris celui de réduire la psychanalyse à une sorte de sociologie plus ou moins mâtinée de psychologie.
 
"Il est certain que se coltiner la misère du monde (...) c'est entrer dans le discours qui la conditionne, ne serait-ce qu'au titre d'y protester." (3)


Cependant, la psychanalyse doit énoncer ce que son travail lui permet de connaître. Il ne s'agit pas pour elle de prétendre "réparer" le monde mais de tenter de cerner, avec des concepts fondés en raison à partir de l'expérience clinique, ce qui peut être dit qui aurait trait – autant que faire se peut – avec ce que le langage impose à l'Homme comme condition. Et comment il peut espérer y faire face.
 

 

 

 

 

 

 

(1) J. Lacan : l'agressivité en psychanalyse in Écrits. Le Seuil, 1966

 

 

 

 

 

(2) Contrairement aux suppositions des théoriciens de l'anti-oedipe qui ne saisissaient pas la fonction
structurante de l'œdipe, mais prônaient  la possibilité d'existence d'une
institution qui ne serait pas répressive. 

(3) J. Lacan, Télévision, p.25, Le Seuil, 1974

C'est dans la reprise du propos de Lacan dans l'Étourdit que nous pouvons trouver au mieux l'expression de ce qui ressortit de la structure :
 
       "Qu'on dise reste oublié derrière ce qui se dit dans ce qui s'entend. 
       Cet énoncé qui paraît d'assertion pour se produire dans une  forme universelle, est de fait modal, existentiel comme tel  : le subjonctif dont se module son sujet, en témoignant." (4)


Se reprend ici l'orientation structurale où s'énonce la condition du "parlêtre" et se marquent les conséquences de ce que le langage n'est pas un codage, mais un système de signifiants dont l'homme ne se fait pas maître. 

La prise de l'homme dans le langage pourrait cependant apparaître comme un point de vérité si l'on admettait comme certains psychanalystes – dans la fulgurance de l'interprétation ou du dévoilement – qu'il y a : "les mots pour le dire". Or, justement, dans son article Position de l'inconscient (Écrits, p840), Lacan insiste :
 
"Prenons pour origine cette donnée qu'aucun sujet n'a de raison d'apparaître dans le réel, sauf à ce qu'il y existe des êtres parlants.[...]. Un sujet ne s'y impose que de ce qu'il y ait dans le monde des signifiants qui ne veulent rien dire et qui sont à déchiffrer"

Tâche à laquelle il est commun de se dérober. C'est de son refus que se soutiennent, par exemple, les démarches pédagogiques ou politiques qui font l'hypothèse du juste sens – si ce n'est du "bon" ! – dans le langage et les institutions. 

Le positivisme progressiste – humaniste –   qui conduit à ces positions de "divertissement", selon le mot de Pascal, est certes sympathique dans ses premières intentions, pourtant à cause de ce qu'il dissimule de vérité, on ne saurait  y souscrire sans autre examen. Vérité qui fait retour dans la résistance au changement ou à la guérison. Point n'est ici besoin de stigmatiser une incapacité constitutionnelle ou sociale(5) ou de "psychologiser" quant à l'immaturité du client ; comme le disait Lacan : "la résistance vient de l'analyste"(6).

En effet, c'est toujours d'une prise singulière dans le langage  – chez le praticien – que s'origine la résistance.

Si Laplace affirmait qu'il n'avait plus besoin de Dieu dans ses équations, le praticien aurait par contre vanité à croire pouvoir se dispenser d'inscrire dans son travail la place du Réel : ce que le langage dans sa structure même laisse choir de silence, d'irreprésentable. C'est bien ce réel que le thérapeute et le patient s'efforceraient, en ce cas, de méconnaître par l'artifice partagé de la résistance(7).

Comment mieux, en effet, mettre à distance la question du réel que par l'assurance que le "dernier mot" à trouver existe bien et n'est caché que par insuffisance du praticien ou malignité du patient. De modernes mythologies proposent d'en revenir, faute d'accès à ce dernier mot, à l'évanescence de l'indicible et de l'harmonie des sphères que nous proposent les mages, gourous et autres astrologues. Il n'y a pas, hélas, à craindre pour eux une restriction du marché.

Cependant l'objet de la rencontre analytique n'est justement pas l'indicible – encore que des auteurs à la suite de  Ferenczi aient cru pouvoir y tendre par le biais de leurs interventions non-verbales –, mais bien l'émergence de signifiants au lieu du réel présentifié dans un dispositif : la cure. 
 
"c'est le réel qui permet de dénouer effectivement ce dont le symptôme consiste, à savoir un noeud de signifiants"(8). 

Il faut donc être en mesure de se porter du côté du signifiant – dans l'énonciation– et non du sens – dans l'énoncé. 


L'entreprise n'est pas aisée, moins par l'effet de quelque "profondeur d'enfouissement" – métaphore archéologique trop prompte à se présenter pour ne pas être duperie – que par nécessité de structure : ce qui a été noué ne peut être dénoué qu'à grand peine dans la mesure où cette liaison a pour but d'éviter de considérer le réel. 
Freud l'avait proposé à notre attention en recherchant ce qui mettait limite à la conclusion des cures et qu'il avait pointé du terme de "roc de la castration". Bout de Réel sur quoi le langage se dérobe dans sa fonction de donner du sens (même s'il permet de mettre de l'ordre, tel que celui opéré par la distribution de la sexuation, ou d'accéder à un certain savoir). Le sexe, en effet, prête bien à montrer qu'il n'a pas de sens, mais qu'il est chiffre

C'est pour rendre compte de cette nécessité du traitement imparfait du réel par l'ordre symbolique que Lacan va proposer le modèle des discours.

Qu'est-ce qui, et comment, cerne le Réel dans les différents modes de relations des hommes entre eux ?
La force du modèle lacanien sera de rechercher des configurations minimales, des combinatoires d'un petit nombre d'éléments pour formaliser, au delà des apparences protéiformes des relations empiriques, une logique du lien social. 

 

LES QUATRE DISCOURS

Ce modèle vise à formaliser la nature du lien social entendu comme relation fondée par l'instrument du langage.

Conformément à ce qui a été avancé plus haut, cette approche ne se fait pas sur le versant du sens, mais du point de vue d'une combinatoire d'éléments qui en  prenant quatre positions mutuelles définissent quatre modes d'énonciation :
          • Le discours de l'Hystérique,
          • Le discours du Maître,
          • Le discours de l'Université,
          • Le discours de l'Analyste.

 

 

 

(4) J. Lacan, "L'Étourdit" in Scilicet n° 4, p. 5, le Seuil, Paris, 1973

 

 

 

 

 

 

(5) typologies diverses des "conditions" sociales ou culturelles ou même retour aux
théories de la dégénérescence

(6) J. Lacan, Le séminaire, Livre 1 "les écrits techniques de Freud"

 

 

(7) Sans aucun doute ce que certains prétendent théoriser sous le vocable "d'alliance thérapeutique" !

 

 

 

 

 

(8) J. Lacan, Télévision, p 22, Seuil

Ces quatre discours ne sont pas à considérer du point de vue de l'énoncé et résistent ainsi à toute typification : par exemple, le discours de l'hystérique ne fait pas l'inventaire de ce que disent les hystériques – comme une sémiologie qui épinglerait(9) leurs "caractéristiques essentielles". Le "discours de l'hystérique" vise à montrer comment s'effectue le sujet dans une constellation particulière dont l'hystérie pathologique n'est d'ailleurs qu'une singularité construite à la mesure de circonstances particulières et des thématiques variées au gré des conditions historiques et des conjonctures sociales diverses, lesquelles ne manquent certes pas d'avoir leur importance quant aux modalités d'expression de la structure, mais ne la définissent pas.

Les mathèmes des discours sont bâtis à partir d'éléments qui sont apparus dans la recherche de Lacan pendant plusieurs années, toutes celles consacrées à l'étude des effets de l'ordre symbolique sur l'Homme, jusqu'à la butée de plus en plus insistante sur le Réel. On y trouve donc les différents "S" qui représentent des signifiants particuliers, le $ ("S barré") qui représente le Sujet marqué du manque et le "petit a" qui représente non pas un signifiant mais un objet (objet cause du désir).

Ainsi les quatre éléments constitutifs de tout discours sont :  
  • S1 – Le signifiant maître est à concevoir comme ces lettres, petites vocalisations, à peine marquées de sens, qui pourtant gouvernent le sujet.
    En position d'agent-semblant dans un discours, il sera repérable comme instituant, il promulgue, définit, dit ce dont il s'agit. " C'est… ", " tu es… ". Il nomme et, au sens large, gouverne au nom d'un ordre dans lequel lui-même s'inscrit.
    En position d'autre-du-semblant, le S1 sera plutôt le signifiant de l'institué. L'énoncé de ce qui est établi, la norme.
    En position de produit, le S1 apparaît comme ce qui vient faire butée au défilement sans fin des signifiants. Sans aucun doute, dans certaines configurations, la proximité avec le " tu dois… " du Surmoi ne peut pas être écartée.
    En position de vérité, nous verrons dans le S1, le signifiant fondateur, propre à se laisser apercevoir comme chiffre. Chiffres et nombres participent dans notre culture de connotations particulières, souvent religieuses (3, 7, 13, 40,..), ce qu'on ne peut croire de hasard. Mais le texte aussi se chiffre comme le montre la Kabbale. Freud ne manqua pas d'en éprouver quelque effet en calculant - du temps de son lien avec Fliess - l'âge prévisible de sa propre mort . Ces usages des chiffres sont peut-être des défenses au regard du chiffre absolu - évidemment inconcevable et imprononçable -, celui que l'on craint de rencontrer dans son destin ou qui semble en constituer l'enseigne.
  • S2 – Le signifiant du savoir quand il est agent-semblant dans le discours est entendu comme Le savoir. En quelque sorte ce qui ne saurait être mis en cause, mais plutôt le point de départ d'une remise en cause. On y reconnaît la forme moderne du projet scientifique et aussi le credo du scientiste.
    En position d'autre-du-semblant, S2 est de l'ordre du su, du connu. C'est l'ensemble des connaissances élaborées selon une méthode rationnelle et qui peuvent être interrogées rationnellement. Mais, plus largement, c'est tout le champ du sens. C'est ce que l'on sait, y compris en dehors de la démarche scientifique, comme dans l'opinion et l'intuition.
    En place de produit, le S2 sera à entendre comme ce qui résulte de la quête de savoir. Ce peut être le secret révélé, une sorte d'autre savoir. Alors, pour certains, il est réputéplus " vrai " que le savoir officiel, il a quelque chose d'ineffable qui le rend prestigieux avec ce côté précieux d'avoir été soustrait au discours établi. Particulièrement apprécié dans l'ésotérisme par les tenants des " connaissances autres ", il peut fonder aussi des théories du mystère ou du complot.
    Enfin, en position de vérité, le savoir est celui de l'inconscient, le savoir insu. Il ne peut être qu'entre aperçu lorsqu'il tient la place de la vérité. Les parapsychologies et autres occultismes séduisent souvent en arguant d'une capacité à transgresser cette limite en révélant le Tout de cette vérité cachée.

  • $ – L'histoire même de la psychanalyse nous montre le $ en position d'agent-semblant comme le sujet désirant, aux prises avec son désir. Désordre, symptôme, si l'on en reste à l'appréhension défective, mais aussi critique, empêcheur de dormir en rond, pourvoyeur de grains de sable dans les machines trop bien huilées. Visiteur inattendu. Question singulière.
    En position d'autre-du-semblant, le $ est celui dont on prend soin, qu'on gouverne, voire qu'on opprime. C'est l'objet des attentions, des intentions ou des manoeuvres au titre des besoins ou des manques qu'on lui suppose. Le cas dont médecins et autres experts (psychologues, sociologues) se saisissent, maintenant que les maîtres de droit divin ont perdu tout à la fois leur " innocence " et leur superbe.
    Le $ en position de produit, nous semble relatif à ce qu'on peut appeler le " malaise" dans la civilisation. C'est le prix de l'émergence subjective en quelque sorte. Freud notait que plus l'homme progresse dans le voie civilisatrice, plus il peut aussi éprouver la nostalgie de l'inachèvement, le sentiment d'incomplétude, le sentiment de sa finitude. C'est à ce point qu'il est assez loisible de lui proposer, pour l'en " guérir " de céder sur son désir. Que n'accepte-t-il pas les réformes " nécessaires ", les manipulations cognitivo-comportementales au nom du bien qu'on lui veut et lui promet, s'il accepte ce marché !
    Enfin, le $ en position de vérité renvoie chacun à son " manque à être singulier " dont nul destin, accident de la vie non plus même que la faute d'un autre ne sauraient donner la raison.

  • L'objet "petit a" (a) – En position d'agent-semblant, le a peut être appréhendé comme ce qui est de l'ordre d'une présence difficilement imaginable et symbolisable. Le a comme on le sait est ce qui se dérobe à l'imaginaire et au symbolique. Le " semblant " le plus près de cet aspect sera le rien, le déchet, la/le mort où ce qui s'y concatène - sans l'être, bien entendu - par un côté défectif. Une certaine proximité avec un " ça, cela " qui existe. Quelque chose comme un Dasein muet, toujours énigmatique, souvent hostile, une présence absurde, nauséeuse. Il peut cependant arriver que ce " rien " soit élevé à la plénitude - par un renversement en son contraire dont l'inconscient a le secret.
    En position d'autre-du-semblant le a tiendra au réel en tant qu'il est opaque. Ce sur quoi savoir ou pouvoir se heurtent, a résiste. Là encore, constat d'existence de quelque chose dont l'image comme la symbolisation ne rendent pas compte. Par exemple : point ombilical des théories de la physique, tel que les constantes non-entières, masse manquante en cosmologie, espace multidimensionnel. Ça peut cependant entrer dans le raisonnement, les équations, les modèles, mais on ne sait pas ce dont il s'agit, ce qui le cause ou à quoi " ça " ressemble.
    En produit, a sera le " plus-de-jouir ", c'est-à-dire ce que l'opération symbolique (S1==>S2) ou les relations subjectives ($==>S1 ; $ ==>S2) laissent choir. a revient comme jouissance supplémentaire, souvent en excès, affecter l'agent-semblant.
    En position de vérité ce sera " l'objet cause " du désir. Nous avons déjà évoqué l'impossibilité de le considérer et de le signifier sans voile. Sa présence, même entrevue, confine à l'obscène.(10)

Dans la perspective de Lacan, cet objet joue cependant un rôle capital puisque c'est autour de lui que tourne la représentation que "$" imagine de lui-même pour obtenir quelque consistance, ce qui est nommé fantasme : "$<>a" où le poinçon central désigne toutes les modalités possibles d'implication de "$" par rapport à "(a)".

Les éléments, évoqués ci-dessus, sont  constitutifs de tout discours et peuvent occuper quatre places permutantes :  
          • Agent,
          • Autre,
          • Produit "plus de jouir", 
          • Vérité, 


que relient deux fonctions situées de part et d'autre d'une barre qui a la valeur de celle de l'algorithme saussurien (S/s) : 
 
        • "mise au travail" marquée d'impossible ==>
        • "résolution marquée d'impuissance" //


En suivant la proposition de Lacan, on peut donner dans un "mathème"(11) la matrice générale de tout discours où les éléments s'articulent autour d'une "mise au travail" effectuée par l'Agent et d'une "impuissance" qui sépare le produit du discours de la vérité.

AGENT  ==>  AUTRE
VÉRITÉ // PRODUIT

Sous la barre, ce qui est insu, mais est indispensable à l'opération et concerne sa vérité. Le plus de jouir (produit) est cependant incommensurable avec cette vérité. En somme la jouissance est "inavouable", mais existe : ce qui ne peut être ignoré du point de vue éthique et doit trouver à se dire de quelque façon.
Au dessus de la barre, se trouve ce qui est appréhendable plus empiriquement, puisqu'il s'agit de ce que l'agent fait en ignorant ce qui est sous la barre et se révèle être la cause comme la jouissance de son acte.

Cette forme générale permet plusieurs dispositions par pure substitution de places des éléments constitutifs. Leur point d'ordonnancement sera relatif à l'élément mis en place d'agent.
Les discours sont des formes logiques mais aussi des dispositifs qui opèrent un certain traitement du réel. Des effets en sont tangibles, particulièrement dans la "civilisation" qui apparaît comme le lieu des liens sociaux effectués.

Le discours du maître :

S1  ==>  S2
$     //      a

C'est à partir de lui que se déclinent les Quatre Discours proposés par Lacan . Ce discours est la conséquence la plus immédiate du fait de structure selon lequel " un signifiant, c'est ce qui représente le sujet pour un autre signifiant ". Le signifiant maître est repérable dans la cure analytique, comme une formule, un nom, voire quelques lettres. Dans le discours du maître il apparaît comme ce qui nomme et donc institue, valide, droit de cité. Chaque fois que le S1 s'applique au S2 – tout le "trésor" des signifiants disponible –, ce champ est réorganisé. Il y a donc constitution d'un ordre et aussi de ce qui est exclu de cet ordre. Simplement, on s'en rend compte en notant que des mots sont "interdits" : gros mots... blasphèmes... injures... offenses. On sait aussi que ce qui est réprouvé, c'est de ne pas "tenir parole", de se parjurer.

Ce discours produit aussi une jouissance : celle de pouvoir nommer. Il n'est pas d'emblée affaire de morale . Certainement, il est nécessaire "qu'au moins un" se tienne à une place est donnée d'où on peut tenir parole : parent, responsable... C'est seulement si la jouissance l'emporte sur le "service" que le discours du maître tourne à l'oppression.

Un cas, particulièrement favorable à cette issue funeste, se présente lorsque celui qui tient la place d'où s'énonce le signifiant-maître ignore par trop la part de son implication désirante dans la position qu'il tient. C'est cette négation qui en quelque sorte réduit à ignorer la vérité de la cause du discours. Se renforce alors le semblant de ne le tenir que par "amour de l'humanité" comme disait Don Juan...

Le discours de l'hystérique est conditionné par celui du maître. Il le renverse en quelque sorte. À celui qui prétend dire le Tout et le Vrai est posée une question qui se décline sous diverses formes : quel est ton désir de tenir ce discours ? Pour quel objet me tiens-tu en me l'adressant ? Que dois-je te répondre ? Quelle est la part de vérité dans ce que tu dis ?
On imagine aisément que ces questions, le maître n'a nulle désir de les entendre et qu'il est plutôt porté à les ignorer – en les disqualifiant – ou à les réduire par la force de l'ordre qu'il entend établir. Au tournant du XXe siècle naissant, c'est à la science médicale naissante – qui a supplanté l'autorité des clercs tout en gardant la même position de pouvoir – et à la condition faite aux femmes que ces questions sont posées. Et ce sont les femmes elles-mêmes qui la posent en se dérobant aux savoirs comme à l'autorité. C'est à ce moment que les médecins et l'opinion dominante créent l'hystérie comme mode de déconsidération de ces paroles de " femmes malades ".
La découverte freudienne vient rompre cette quiétude rassurante en montrant que les hommes peuvent être hystériques et que cela n'a rien à voir avec ce que la médecine est capable de dire sur une " nature hystérogène " des femmes et que cela n'a rien de pathologique a priori, puisque tous les mécanismes engagés dans la constitution des symptômes sont ceux-là mêmes qui gouvernent aussi la vie psychique normale.

 

$   ==>  S1
a     //    S2

En mettant au travail le signifiant maître l'hystérique ne contribue pas peu à la marche de l'histoire. À tout le moins, celle de la psychanalyse qui a pu naître de ce que son discours ait été entendu d'une autre oreille : imprévue.

Le discours de L'Université a pour agent le savoir qui s'applique à un objet d'étude. Celui-ci est élevé à la hauteur d'objet digne de connaissance ce qui tend à restreindre le champ d'exploration que le savoir se donne : la tentation peut être de n'étudier que... ce qui est déjà connu ! La tendance à la "glose" en est une illustration.
Ce traitement d'un réel par le savoir est cependant porteur d'un "reste", il produit le $ (mathème pointant le sujet en tant que divisé par le signifiant) et accroît ainsi le "malaise dans la civilisation". Comme le dit si bien la langue : cela laisse à désirer. On remarque que ce désir n'est pas sans pouvoir faire retour sur le savoir. Il constitue alors le désir de savoir.
Cependant, ce désir de savoir est supposéne pas exister dès lors qu'on prétend au savoir "pur". Quel que soit le savant, le savoir est le même. On remarque que ce n'est pas si absolument vrai : on ne consacre pas sa vie à n'importe quelle recherche et il arrive même que les savants les plus rigoureux n'acceptent pas certaines conséquences de leur propre travail, car – d'un certain point de vue – cela ne leur plaît pas. Ce fut le cas pour Einstein au regard de l'expansion de l'univers ou encore de la dimension stochastique de la mécanique quantique. On lui prête d'avoir dit : "Dieu ne joue pas aux dés".
Enfin, on peut remarquer que le discours de l'Université a, en place de vérité – selon le schéma général des discours – le signifiant-maître. Aussi bien, le savoir ignore ce qui est ainsi "sous la barre". Il n'en demeure pas moins que ce signifiant est présent et, comme le pointe la psychanalyse, d'autant plus à œuvre qu'on prétend l'ignorer. Dans les sciences dures – mathématiques et physique – le S1 agit plutôt comme garant du formalisme de l'usage rigoureux des "petites lettres" des équations, dans les sciences dites humaines, le savoir littéraire ou philosophique son effet est bien moins satisfaisant puisqu'il impose le règne de la déférence et de la citation : "Aristote l'a dit".

S2   ==>  a
S1    //     $

Notons ici cependant, qu'il ne s'agit pas de mettre en cause l'activité scientifique véritable, la recherche, mais le "scientisme" qui est une idéologie par quoi l'on prétend donner à la science un statut "naturel" et s'appliquant à tout objet en négligeant de considérer ce qui la conditionne. Ainsi, chacun serait contraint de n'avoir d'autre possibilité que d'adhérer à ce discours comme si sa contestation revenait à méconnaître les découvertes de la science véritable. Les "sciences" du soin, de l'éducation, du gouvernement, de l'économie, ne cessent d'user de cette pression pour s'imposer avec force, tant auprès su public non averti, qu'hélas, parmi les acteurs impliqués dans ces secteurs.

Le discours de l'analyste se distingue de tous les autres en ce que son agent n'est pas un signifiant mais "l'objet a" qui présentifie le réel. 

Dans ce dispositif, la notion de "communication" ou de "relations humaines" – aujourd'hui promue au rang de nécessité pour expliquer et régler la souffrance humaine – se trouve singulièrement mise en cause...  La caricature qui montre l'analyste absent de la séance, ou endormi, en pressent la dimension scandaleuse – il n'y a personne ! On n'est pas là pour "bavarder". Ce qui est cependant ignoré, c'est qu'il y quelque-chose qui est semblant de Réel. Ce presque rien, il est du devoir du psychanalyste d'en maintenir la fonction énigmatique pour mettre le sujet désirant ($) au travail. C'est pourquoi le psychanalyste ne répond pas dans les termes attendus du savoir, du conseil, de la prescription ou de la consolation.


Ce discours produit le "S1" à quoi le sujet s'est pris, le signifiant maître qui le gouverne. Quelque chose qui a affaire avec le refoulement originaire et comme tel ne peut être cerné autrement que comme jeu de lettres "hors sens". Serge Leclaire a donné à ce sujet des exemples remarquables.(12). Une telle découverte n'est pas sans violence. Il faut, comme le disait déjà Freud, opérer par une sorte "d'épluchage" des couches successives de significations qui entourent ce noyau.

a   ==>  $
S2   //   S1

Le sujet n'est cependant pas sans en savoir quelque-chose. S'il n'en sait pas Tout, il n'en sait pas Rien. Mais c'est un savoir "insu", c'est celui qui l'affecte comme "formations de l'inconscient" : rêves, lapsus, actes manqués et surtout – ce pour quoi il vient en analyse – symptômes. Par un progressif épuisement du sens de ces formations – à quoi s'arrêtent les psychothérapies, si elle ne viennent pas en déverser en surplus ! – le travail de l'analyse s'oriente vers l'énonciation de ce qui a produit le sujet par un nouage d'un signifiant à un bout de réel (l'objet a). Cela tient à la part de hasard qui gouverne toute vie.

On conçoit aisément que nul être parlant n'a le désir de se confronter – sans y être contraint de quelques façon : ce sera la souffrance qui sera l'origine de la démarche – à une telle découverte, ni ne veut en reconnaître la portée. Pour se soustraire à cette vérité, le sujet dispose d'une possibilité. C'est le fantasme par lequel il lui est loisible d'imaginer toutes sortes de scénarios qui permettent de se croire maître de son désir, de son histoire et de s'accommoder plus ou moins de ce qui du sort semble lui échoir. Ce jeu de miroir où le sujet se mire en même temps qu'il s'aveugle a pourtant sa limite : celle du Réel qui en grève l'apparente liberté. Comme l'évoquait Freud, vers la fin de son œuvre, il faut faire avec le "roc de la castration". Autrement dit, il y aura toujours du manque à la satisfaction et du Réel qui résiste au sens. La psychanalyse ne peut rien promettre d'autre que de côtoyer ce point irréductible. Ce qu'en fera le sujet est alors de "surcroît" la mesure de sa liberté au regard de ce qu'il a découvert de l'ordre qui le contraint.


 

 

(9) Épingler... terme bien spécifique d'un moment historique qui nous renvoie aux
procédures "expérimentales" de l'Inquisition !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(10) On trouvera des renseignements précieux et fort accessibles sur ces questions chez : J. Dor, Introduction à la lecture de Lacan, Denoël, 1985

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(11) Le mot mathème apparut pour la première fois dans le discours de Lacan le 4 novembre 1971. Forgé à partir du mythème de Claude Lévi-Strauss et du mot grec mathêma (connaissance), il n'appartenait pas au champ de la mathématique.  Était posée la question de la possibilité de transmettre un travail qui ``a l'air de ne pas pouvoir s'enseigner''. C'est pour répondre à cette question que Lacan inventa, [...], le terme de mathème. (Roudinesco)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(12) S. Leclaire. Psychanalyser, démasquer le réel. Points


 
 

La psychanalyse se fait-elle sociologie par cette approche des discours ?

Son objet, comme son dispositif, ne sont pas ceux de la sociologie. Elle ne se pratique qu'au singulier. Cependant, elle ne considère pas " l'individu" qui se compterait comme partie d'un tout et ses objets ne sont pas le nombre, ni les comportements. Elle s'adresse au sujet qui ne peut se concevoir que " pour un autre sujet " par la médiation du langage. En ce sens, la dimension de l'altérité – donc du lien – est toujours présente. " L'inconscient, c'est la politique ", affirmait Lacan le 10 mai 1967 dan son séminaire sur " La logique du fantasme " (inédit).

Le psychanalyste pourtant ne saurait ignorer la prévalence de tel ou tel discours dans le bavardage du monde. La demande qu'on lui adresse en porte forcément la marque. Elle n'est pas née hors de l'histoire et on sait qu'elle ne peut pas s'exercer dans certaines sociétés – comme les théocratiques ou les dictatoriales. Elle ne saurait pourtant contribuer, non plus, au maintien de l'ordre où elle est possible.

C'est à cette condition – de renoncement à sa propre définition – que l'Amérique avait accepté d'embrasser la psychanalyse pour mieux l'étouffer. Cette tentation est permanente. L'intervention éducative ou médico-sociale, qui se réfère si souvent dans ses formations et institutions à la psychanalyse, en représente bien, nous semble-t-il les termes ambigus, champ tendu entre une intervention normative, réductrice des questions subjectives et politiques et une représentation idéale de son acte qui se veut éclairé, respectueux de dignité, de liberté du sujet.

Ce que la psychanalyse peut apporter là, n'est certainement pas un apaisement des contradictions. Tout au contraire, il lui appartient de maintenir la tension du champ où elle appelée à se prononcer en identifiant ce qui lui est demandé – quel peut être pour elle le tribut à payer – et ce qui doit être dit sous la forme proprement inouïe d'une parole singulière..

En fait, ça tient à peu de chose, le petit espace qui fait que "ça" ne collera pas, soit : qu'aucun discours ne se reconnaîtra assez dans un autre pour s'y abîmer. On voit que notre société n'a guère d'appétence pour cette dimension de l'écart, de la part faite à la surprise. Tout au contraire, pressent les références à la gestion, la normalisation, l'application du savoir – souvent défini comme celui des "experts" –, qui génèrent une sorte de fétichisme de la prévision et de l'évaluation, là où devrait se constater quelque-chose de l'ordre du manque.

La psychanalyse reste peut-être le discours, qui à se tenir si près de (a), peut encore se soucier de la pulsion de mort dans la civilisation, en dire au moins quelque chose – ne pas la nier –, pour autant qu'on la comprend comme l'effet même de la rencontre imparfaite du symbolique et du réel, que toute prise signifiante et littérale échoue à réduire.

Porteur de cette éthique, le psychanalyste ne saurait être d'un commerce trop mondain ! Sans doute est-ce ce que suggérait S. Leclaire :
"Peut-être pourrons formuler maintenant en quoi consiste le fait d'être psychanalyste, c'est-à-dire de se mettre en situation de ne pas être partie prenante dans la structure des fantasmes où se règle l'économie des désirs de chacun..
Être psychanalyste c'est être capable d'entendre les intervalles qui séparent les harmoniques du son produit, de distinguer l'ombre de son modèle comme de son support : dans l'ensemble évoqué, ne pas prendre le souvenir pour argent comptant et la miche pour du bon pain..."(13)

Gilles Herlédan

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(13) Op. cit. p 38-39


 
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