Le transfert

Posons d’emblée que le concept de transfert s’inscrit dans le corpus théorique de la psychanalyse d’une manière radicale puisque selon Freud il constitue tout à la fois le principal agent de la cure et... le principal obstacle à sa conduite.

Le terme même de transfert renvoie à plusieurs acceptions. Étymologiquement, nous retenons celle de déplacement. Ce qui était à tel endroit se trouve porté à tel autre. Mais le transfert c'est aussi la métaphore qui implique une substitution signifiante productrice de sens. Ce qui est transféré ne se retrouve pas ainsi identique à lui-même. La similarité ne constitue pas la lisibilité du transfert. Aussi bien, c'est par abus de langage que l'on restreint la notion freudienne de transfert (1) à n'être que répétition auprès d'un autre d'un mode d'être ou d'agir expérimenté avec un tiers. On pourra se référer à cet égard au commentaire par Lacan (2) du Banquet de Platon et  – entre autres – aux réflexions de Philippe Julien (3). La pure répétition apparaît en ce sens l'opposé même du transfert, la tentative de s'y soustraire.
 

« …nous arrivons ici au point où le transfert apparaît comme, à proprement parler, une source de fiction. Dans le transfert, le sujet fabrique, construit quelque chose. Et dès lors, il n’est pas possible, me semble-t-il, de ne pas intégrer tout de suite à la fonction du transfert le terme de fiction. D’abord quelle est la nature de cette fiction ? D’autre part qu’en est l’objet ?  Et s’il s’agit de fiction, qu’est-ce qu’on feint ? Et puisqu’il s’agit de feindre, pour qui ? » (4)

« En d’autres termes, il me paraît impossible d’éliminer du phénomène du transfert le fait qu’il se manifeste dans le rapport à quelqu’un à qui l’on parle. 
Ce fait est constitutif. Il constitue une frontière, et nous indique du même coup de ne pas noyer le phénomène du transfert dans la possibilité générale de répétition que constitue l’existence même de l’inconscient.
Or, dans l’analyse, il y a bien sûr des répétitions liées à la constante de la chaîne signifiante dans le sujet. Ces répétitions sont strictement à distinguer de ce que nous appelons le transfert, même si elles peuvent avoir dans certains cas des effets homologues »
(5)

Il est à noter que la conception du transfert n’est pas univoque – comme le montre l’histoire de la psychanalyse –, elle dépend du cadre de références théoriques où on prétend l’inscrire. Le transfert peut d’abord être compris en référence à l’ordre imaginaire : 
 
« Ce phénomène représente chez le patient le transfert imaginaire sur notre personne d’une des imagos plus ou moins archaïques [...] qui par une action d’identification a donné sa forme à telle instance de la personnalité » (Lacan, 1948 in Écrits)(6).

Ultérieurement, c’est en référence à l’ordre symbolique que le transfert peut être conçu : « Chaque fois qu’un homme parle à un autre d’une façon authentique et pleine, il y a, au sens propre, transfert, transfert symbolique » ( 7). 

Enfin, c’est en questionnant  le rapport du savoir et de la vérité ayant affaire avec le «réel » que le transfert peut se concevoir : 
 
« La psychanalyse instaure sa finitude, non par le silence, mais selon sa pratique même, c’est-à-dire en répondant à cette question : à quoi ce savoir nous mène-t-il ? Où nous conduit-il ? C’est pour y répondre que Lacan a nommé ce ‘lieu’ du nom d’une dimension : le réel. [...] La seule façon de situer la psychanalyse au regard de la science et non de la religion, est de poser par le symbolique la limite du symbolique : le réel »(8).

 

 

 

 

(1) Laplanche, Pontalis, « Transfert », Vocabulaire de la psychanalyse, P.U.F.

(2)  Lacan, J, Le Séminaire, Livre VIII.

(3) Julien, Ph, Le retour à Freud de Jacques Lacan, coll Littoral, éd. Eres, 1985, pp 99-128

(4) Lacan, J, Le Séminaire, livre VIII, le Seuil, Paris, 1991, p 207 

 

 

(5) Lacan, op. cit., p. 208

 

 

(6) Lacan, J, Le séminaire, Livre I, les écrits techniques de Freud, Paris, Seuil, 1975, p. 127

(7) Lacan, J, op. cit., p. 127

 

 

 

(8) Julien, Ph, op. cité, p. 143

 

La conception imaginaire du transfert est celle qui est souvent retenue dans les discours sociaux ou pédagogiques en activant le modèle très spontané de l’identification par la similitude « concrète » de traits formels. 

La conception symbolique est assez bien représentée par des travaux comme ceux de Dolto où « tout est langage ». La solution – on parle de résoudre le transfert – vient par un épuisement du symbole qui permet d'atteindre à la révélation ultime d’un sens, le mot libérateur. C’est en effet une inscription dans le fil freudien, jusqu’au point où le réel justement y surgit de ce qui ne se symbolise plus et que signalent la compulsion de répétition, la confrontation au « roc » de la castration, ou encore ce qui vient comme effet du hasard, de bonne ou mauvaise rencontre... 

On ne saurait nier que la levée du refoulement par l’interprétation des associations libres se révèle efficace, mais reste cependant inapte à définir comment il est possible que l’analyse se termine. Il y a toujours des associations possibles. C'est le retour de la question de ce qui rend la cure efficace et permet aussi de dire qu'elle est terminée. 

La question du réel vient émerger à ce point où F. Dolto situe, pour la résoudre, un Autre « plein », soit pour elle : Dieu, qui représente le point où toute question se conclut ne serait-ce que par l’hypothèse tenue pour vraie d’une réponse possible, quand bien même on n'en connaît pas les termes..

Si comme le dit Lacan « il y a des phénomènes psychiques qui se produisent, se développent, se construisent, pour être entendus, donc justement pour cet Autre (9) qui est là même si on ne le sait pas », le transfert est à l'œuvre dès qu'il y a lien social puisque de cet Autre – intangible dans l’expérience courante – on rabat le mystère sur les figures des « petits autres » de l’imaginaire. La relation à autrui est toujours marquée de toute l'histoire subjective – qui n’est pas seulement l’histoire des relations sociales.

Dans la plupart des cas de la vie ordinaire, ces aspects sont méconnus. 
La relation est centrée sur l'objet qui se trouve, croit-on, au centre de tout échange. C'est ainsi que le commerce (au sens le plus large) peut fonctionner en payant a minima sa contribution au transfert voilé par l'appréciation "objective" du rapport "qualité / prix" des investissements et des satisfactions (10)

Chacun sait, cependant, que c'est faux, mais tout le monde fait "comme si", dès lors que les relations subjectives sont apparemment peu en cause dans l'affaire. 
Cet aménagement – par le refoulement (11) – des relations sociales reste cependant précaire. Que le transfert vienne au premier plan d'une relation fonctionnelle et tout peut devenir, en effet,  très complexe, comme le simple exemple des enfants qui aiment tellement leur maître au point de doubler leur classe pour faire perdurer leur énamouration. Si la relation au parent s'y répète purement on peut alors penser que la difficulté s’établira durablement au prix même des "désavantages" les plus grands dans une économie imaginaire déréglée.

La référence au transfert ne suffit pas à établir qu'on se situe en position d'opérer une analyse du transfert dès lors qu'on étudie les avatars d'une relation. 

Comme dit plus haut, l'éventuelle répétition ou similitude de comportement (comment juger de cette similitude, d'ailleurs ?) renvoyant, par exemple,  l'enfant à vivre auprès du praticien une reproduction de ses relations aux parents imaginaires (12) ne suffit pas à constituer un transfert analysable. 

Ce qui signe le transfert c'est en effet un signifiant et pas une attitude. La psychanalyse n'a pas pour objet les "comportements" individuels.

L'exemple de la méprise de Freud dans le cas Dora (13) est à ce titre tout à fait exemplaire. Au plan des comportements, puisque Dora est une femme, elle a donc un objet d'amour qui va s'actualiser dans son rapport à l'homme Freud. Or ce n'est pas Freud que le désir de Dora vise, mais le savoir sur l'objet cause du désir de Mme K., dissimulé derrière un jeu de substitutions signifiantes (le père de Dora, M. K., une autre femme)(14). Que veut une femme ? Pas ce qu'un homme pense connaître "naturellement" au titre de ce que serait la "féminité"..

Que Dora s'en prenne à Freud tient, aussi,  au seul fait que Freud s'y soit exposé. Il a fait offre d'entendre cette jeune femme : pourquoi ne considérerait-elle pas que ce qu'elle croit venir des hommes comme cause de sa souffrance (différence des sexes envisagée du point de vue de l'imaginaire), ce serait avec un homme qu'elle pourrait le résoudre ? Ce que Dora rejoue, ce n'est justement que la répétition de scènes imaginaires (15) de séduction ou de déception, mais ce n'est pas cette psychosociologie là qui est l'objet de l'analyse que, d'ailleurs, Freud n'a pas atteint en fait dans ce cas. 

L'objet de l'analyse, ici, c'est la fonction du signifiant phallique en tant qu'il vient manquer. La plainte de Dora à l'égard de son père, de Freud, des hommes n'est pas en tant que telle analysable, ce n'est que le discours de l'air du temps. Une idéologie à laquelle Freud comme homme ne peut répondre que par la sienne (qu’il y souscrive où s’y oppose)(16). L'analyste doit se situer autrement. C’est à spécifier au mieux cette position de l’analyste que l’enseignement de Lacan s’emploie.

La position de l’analyste consiste à se situer dans son rapport à la demande d’amour pour autant que derrière l’énamoration imaginaire ce qui est en cause c’est :

« la question posée à l’Autre de ce qu’il peut nous donner et de ce qu’il a à nous répondre, que se rattache l’amour comme tel. Non pas que l’amour soit identique à chacune des demandes dont nous l’assaillons, mais il se situe au delà de cette demande, en tant que l’Autre peut nous répondre ou non comme dernière présence. » (17)

(9) Lacan, J, Le Séminaire VIII, p. 208

(10) « on tente d’imposer au sujet que, son besoin étant satisfait, il n’a plus qu’à être content » Lacan, J, Le séminaire, livre VIII, p.240

(11) La prétention trop souvent affichée de « dire tout haut pour lui » ce que l’autre ignore ou se trouve empêché de dire est à cet égard tout à fait suspecte de totalitarisme. En effet, la « révélation » du refoulé n’a de valeur que celle du mode de relation qui la conditionne, sinon c’est en position de maître jouisseur que se situe alors le « dénonciateur » qui ne laisse pas à l’autre la possibilité de feindre. Il faut se souvenir que si Noé  – ivre – s’est dévêtu dans sa tente, c’est bien de l’avoir vu et de l’avoir dit qui a valu à un de ses fils la malédiction paternelle. 

(12) Souvent même d’un seul des parents. Au nom de quoi ne se laisse-t-on pas aller à juger de la pertinence d’une psychothérapie par un homme ou une femme ?...

(13) Freud, S, Cinq psychanalyses, P.U.F, Paris.

(14) La feinte du transfert est aussi erreur sur l’objet. « Socrate rétorque à Alcibiade [qui vient de lui déclarer publiquement son amour] Tout ce que tu viens de faire là (...) c’est pour Agathon. Ton désir est plus secret que tout le dévoilement auquel tu viens de te livrer. Il vise maintenant encore un autre. Et cet autre, je te le désigne, c’est Agathon ». Lacan, Sém. VIII, p. 210

(15) Imaginaire ne signifie pas que certaines scènes n'aient pas eu lieu : ainsi le père de Dora a effectivement Mme K. pour maîtresse. L'imaginaire ici évoqué renvoie au fait que d'emblée la relation humaine à l'autre est celle à l' alter ego. C'est en tant qu'il épouse toujours la querelle de l'autre comme étant la sienne que l'homme se situe dans l'imaginaire. 

(16) « Il est certain que se coltiner la misère, comme vous dites, c’est entrer dans le discours qui la conditionne, ne serait-ce qu’au titre d’y protester » : Lacan, J, Télévision, Seuil, 1974, p 25

Nous serions de ce point de vue dans le registre purement symbolique, mais cet Autre n’est appréhendé que du point de vue de l’objet (18), un objet devant quoi nous défaillons tandis que lui est survalorisé – voir Alcibiade se demandant ce que Socrate "contient" sous sa rude écorce qui le rend si désirable. Une certaine abjection du sujet s’en suit que contre-balance cependant le fait que cet objet fait de nous autre chose qu’un sujet soumis au glissement infini du signifiant(19).

On peut ici voir en quoi ce balancement logique de la position subjective dans l’amour de transfert constitue ce qui rend l’interprétation possible pour autant qu’elle suppose une fiction dans le dispositif qui la conditionne. Il n’y a pas d’interprétation autre que sous transfert. Du côté du dispositif nous repérons la « présence dernière » (il n’y a pas d’analyse in absentia, dit Freud), la fiction tient, elle, au ‘proton pseudos’ où se fourvoie toute demande d’amour dès lors qu’elle vise un objet, soit : toujours !. En ce sens on comprend que la subsummation des objets partiels sous le primat du génital (thèse maturante de l’ego psychologie) ne répond pas de la question posée quant à la possibilité même pour la psychanalyse de se constituer. La psychanalyse n’est pas une orthopédie du désir vers les bons
objets.
Plutôt que révélation, l’interprétation est d’abord suspension. Entre le poids du dispositif (effet de la soumission imaginaire au maître) qui ne peut pas ne pas exister pour que quelque chose se produise (20) et les objets fuyants de l’amour arrêtés pour un temps sur la personne de l’analyste, l’interprétation opère comme nouage temporaire dans la chaîne signifiante. Point d’arrêt du glissement des signifiants. 

Il convient cependant que l’analyste puisse soutenir, comme Socrate : ce n’est pas pour moi que tu dis cela ! Mais ce serait pour qui, alors ? Nulle figure, ici, ne saurait arrêter le processus et la désignation d’Agathon fait que Socrate n’est pas analyste, dès lors qu’il sait trop bien de qui il s’agit.

À ce point, il faut considérer, en effet, ce que Lacan proposera dans son mathème du discours de l’analyste et qui tient non plus à quelque éromène – l’objet de l’amour au sens classique – mais à ce qui cause le désir d’où s’est déclenchée l’énamoration : l’objet cause du désir tel qu’il structure le fantasme.

C’est de ce point « réel » où se place l’analyste que peut s’interroger ce qui « se confond apparemment du vrai et du réel »(21). 

Si ce que Socrate dit est vrai (il est plus qu'assez psychologue pour y atteindre), cela ne nous dit rien du réel, à quoi tiennent les agalma – les objets cause du désir – que vise Alciabiade.

L’analyse à son terme «se pose d’une présomption [...] qu’il puisse se constituer de son expérience un savoir sur la vérité »( 22)
 
" Dans le petit gramme que je vous ai donné du discours analytique, le a s’écrit en haut à gauche, et se soutient du S2, c’est à dire du savoir en tant qu ’il est à la place de la vérité. C’est de là qu’il interpelle le S barré ce qui doit aboutir à la production du S1, du signifiant dont puisse se résoudre quoi ? - son rapport à la vérité [...] Le but, c’est que la jouissance s’avoue, et justement en ceci qu’elle peut être inavouable."(23)(*)

(*) Lacan évoque ici la formalisation qu'il a donnée du "discours de l'analyste".

Gilles HERLÉDAN
 
(17) Lacan, J. Le Séminaire VIII, p. 202-3

(18) « L’Autre n’est plus alors du tout notre égal [...] mais quelque chose qui en représente, à proprement parler une déchéance - je veux dire, quelque chose qui est de la nature de l’objet. Ce dont il s’agit dans le désir, c’est d’un objet, non d’un sujet. C’est en ce point que gît ce que l’on peut appeler le commandement épouvantable du dieu de l’amour. Ce commandement est justement de faire de l’objet qu’il nous désigne quelque chose qui, premièrement est un objet, et, deuxièmement, un objet de-vant quoi nous défaillons, nous vacillons, nous disparaissons comme sujet. Car cette déchéance, cette dépréciation, c’est nous, comme sujet, qui l’encaissons. » Lacan, J. Séminaire VIII, p. 203

(19) Lacan, J. Séminaire VIII, p. 203

(20) Freud en appelle à l’autorité du médecin pour instaurer le transfert (cf. Écrits techniques)

(21) Lacan, J. Le Séminaire, Livre XX. Encore, p. 84

(22) Lacan, J. op. cit., p. 84

(23) Lacan, J. op. cit., p. 84 -5  


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