La question du traumatisme

Dans les premiers temps de l'élaboration freudienne, la notion de traumatisme se rapporte à un événement personnel de l'histoire du sujet, parfaitement identifiable, se caractérisant par les affects pénibles qu'il peut déclencher et que le sujet ne peut abréagir . L'abréaction est à entendre comme une décharge émotionnelle par laquelle un sujet se libère de l'affect attaché au souvenir d'un événement traumatique lui permettant de ne pas rester pathogène. Cette abréaction peut ne pas se produire dans certaines circonstances :

  • sidération, le sujet ne réagit pas par cette décharge d'émotion

  • conditions psychologiques particulières au moment du surgissement de l'événement : “état hypnoïde” de Breuer

  • pressions sociales qui entravent l'expression authentique des affects

  • surtout, le conflit psychique qui empêche le sujet d'intégrer l'événement dans le registre de ses représentations personnelles,
  • le surcroît d'excitation que l'appareil psychique n'est pas en mesure de liquider

Freud semble, à cette époque, considérer que le traumatisme s'inscrit sur un continuum allant de l'excès de stimulation qui dépasserait les capacités de défense du psychisme à l'insertion de l'événement, et de ses coordonnées, dans une organisation psychique marquée par le conflit inconscient.

Il est à noter que, très tôt, Freud attribue une origine sexuelle au traumatisme. Différents cas exposés dans les “études sur l'hystérie” mettent au jour cette dimension sexuelle et leur localisation dans la vie pré-pubertaire. Toutefois, ce noyau traumatique n'est pas le plus souvent accessible à la personne et Freud décompose le mécanisme traumatique en deux événements :

  • une première scène — dite de séduction — dans laquelle l'enfant subit un abus sexuel de la part d'un adulte, dont la signification reste énigmatique,

  • une deuxième scène, souvent d'apparence anodine, — souvent après la puberté — vient évoquer la première par des chaînons associatifs.

C'est donc dans l'après-coup de la deuxième scène qu'un afflux d'excitations vient à déborder la capacité de défense de l'appareil psychique et c'est seulement comme souvenir que la première scène devient pathogène.
Cet enchaînement constitue ce qu'on appelle classiquement la théorie de la séduction précoce.


L'exemple du cas de “Emma” cité dans L'esquisse d'une psychologie scientifique(1), est paradigmatique :

«Emma est hantée par l'idée qu'elle ne doit pas entrer seule dans une boutique. Elle en rend responsable un fait remontant à sa treizième année (peu avant la puberté). Ayant pénétré dans une boutique, elle aperçut les deux vendeurs (elle se souvient seulement de l'un d'eux) qui s'esclaffaient. Prise de panique, elle sortit précipitamment. De là l'idée que les deux hommes s'étaient moqués de sa toilette et que l'un d'eux avait exercé sur elle une attraction sexuelle. [...] cette impression aurait dû depuis longtemps s'effacer [...].
Ainsi le souvenir resurgi n'explique ni l'obsession. ni la détermination du symptôme.
L'analyse met en lumière un autre souvenir qui, dit-elle, n'était nullement présent à son esprit au moment de la scène [précédente]. A l'âge de huit ans, elle était entrée deux fois dans une boutique pour y acheter des friandises et le marchant avait porté la main, à travers l'étoffe de sa robe, sur ses organes génitaux. Malgré ce premier incident, elle était retournée dans la boutique, puis cessa d'y aller. Par la suite, elle se reprocha d'être revenue chez ce marchand, comme si elle avait voulu provoquer un nouvel attentat.»

Freud cherche à découvrir un lien associatif entre les deux scènes :

«La patiente me fit elle-même observer que ce lien était fourni par le rire. Celui des deux commis lui avait rappelé le sourire grimaçant dont le marchand avait accompagné son geste. Reconstituons maintenant tout le processus. Les deux vendeurs rient dans la boutique et ce rire rappelle (inconsciemment) le souvenir du marchand. La seconde situation a avec la première un autre point commun : la petite n'était pas accompagnée. Elle se souvenait de l'attouchement pratiqué par le marchand. Mais depuis elle avait atteint la puberté. Le souvenir déclenche une poussée sexuelle (qui n'eût pas été possible au moment de l'incident) et qui se mue en angoisse. Une crainte la saisit, elle a peur que les commis ne répètent l'attentat et s'enfuient ».

Freud dessine ce schéma pour rendre compte de l'articulation du cours des événements.




 

Pour la patiente, l'incapacité à rester seule dans une boutique demeure énigmatique. Cependant, elle établit un lien avec un souvenir conscient vécu lors de sa treizième année : le rire des commis. Ce souvenir n'a pourtant pas une force explicative convaincante (événement en fin de compte anodin et lointain). L'analyse met en évidence une autre chaîne de déterminations avec le surgissement d'un souvenir antérieur qui, lui, n'était pas demeuré conscient. Un “complexe” inconscient — marqué par les lignes pointillées — est seulement représenté dans le conscient par l'unique idée de “vêtements”. Ce chaînon intermédiaire vient combler la béance entre les souvenirs et le symptôme. On se demandera ce qui a déterminé le maintien de ce complexe dans l'inconscient.

Freud avance que cela résulte d'une décharge sexuelle intervenue lors de la scène avec les commis (elle en aurait trouvé un séduisant). L'incident suscite un affect que l'attentat lui-même n'avait pas produit, entre temps les phénomènes pubertaires ont rendu possible une compréhension nouvelle — mais insupportable — des faits remémorés.

Pour Freud : «ce cas nous présente un tableau typique de refoulement hystérique. Nous ne manquons jamais de découvrir qu'un souvenir refoulé ne s'est transformé qu'“aprés coup” en traumatisme.»


Jusque dans son ouvrage introduction à la psychanalyse (1915 - 1917) Freud reste fidèle à une part traumatique dans l'étiologie de la névrose. Au mode individuel de fixation de la libido, lui-même dépendant d'une constitution sexuelle et d'événements ayant marqué l'enfance du sujet, s'ajoute l'idée d'un événement accidentel traumatique qui survient en un second temps et déclenche la névrose.
Ultérieurement, Freud mettra davantage l'accent, à partir de l'étude des névroses de guerre, sur les répétitions observables chez les sujets soumis à un afflux d'excitations auquel leur appareil psychique n'a pas pu faire face. Ces faits vont conduire Freud à une nouvelle étape : celle de la reconnaissance d'“une compulsion de répétition ”, dans la mesure où il apparaît dans certains cas que l'appareil psychique n'est pas capable de lier(2) les excitations trop intenses. Le traumatisme vient abolir le fonctionnement du principe de plaisir, en tant qu'il n'est pas simple perturbation de l'économie libidinale mais vient plus radicalement menacer l'intégrité du psychisme.

Un peu plus tard encore, Freud renouvellera la notion de traumatisme dans inhibition, symptôme et angoisse (1926). Le moi, en déclenchant un signal d'angoisse cherche à éviter d'être débordé par un afflux d'excitations internes, il peut en effet, être attaqué du dedans comme il l'est du dehors.



Le rôle central du traumatisme dans l'étiologie des désordres psychiques est largement accepté comme une théorie dite de “bon sens” : elle propose une causalité parfaitement identifiable des manifestations énigmatiques, mais une question demeure qu'est-ce qui fait que tel événement a valeur de traumatisme pour tel sujet ?De plus, Freud fait la découverte qu'on se trouve rarement face à un traumatisme isolé. Bien souvent, on se trouve face à une série de traumatismes semblables dans l'histoire des sujets. Peut-on alors considérer que c'est le même qui se répète, mais comment concevoir cette chaîne répétitive qui s'instaure comme un ordre contraignant pour le sujet ?

D'autre part la cause du symptôme est-elle à chercher du côté de l'absence de réaction au traumatisme ? Les injonctions actuelles à l'agir et à l'expression lors de la survenue d'événements jugés porteurs d'une intensité excessive de stimulations (accidents, deuil, violences et abus) semblent aller dans ce sens.

Freud, cependant, est amené à abandonner, pour une part la théorie de la séduction précoce. Les récits de scènes de séduction lui apparaissent par trop construits sur le même modèle chez les patientes , ce qui l'amène à remettre en cause la réalité de l'incident sexuel supposé à l'origine du développement des symptômes. L'incident sexuel semblait d'avantage relever de la sphère du fantasme, c'est-à-dire un scénario imaginaire, orienté par un désir du sujet.


Pour Lacan, le traumatisme n'est pas à comprendre  dans l'ordre de l'accidentel, mais trouve  place comme fait de structure. Il y a en effet sous cet angle, le choc de la rencontre avec le sexuel, qui laisse toujours le sujet aux prises avec trois inconnaissables : le désir énigmatique d'un autre, l'irruption de la jouissance sexuelle et l'indicible de cette expérience au sens où les mots viennent manquer pour en rendre compte.
 

Les catégories lacaniennes de l'Imaginaire, du Symbolique et du Réel contribuent à un réordonnancement des matériaux théoriques freudiens concernant le traumatisme.

On distinguera donc successivement chez Freud :

1) une théorie d'un traumatisme réel.
Le sujet n'a pas les mots pour rendre compte d'une expérience précoce, celle-ci est hors de sa capacité de symbolisation. Plus tard se produisent des traumatismes secondaires sous forme de petits incidents qui rappellent le traumatisme primaire et le symptôme se déclenche.
A partir de 1895, l'incident primaire est toujours considéré comme d'ordre sexuel. L'agent du choc primaire est un membre de l'univers familial. Ce schéma sera abandonné fin 1897 lorsque Freud va s'affranchir de la réalité de l'incident sexuel primaire.

2) une théorie d'un traumatisme imaginaire.
Il s'agit dans les scènes secondaires d'une rencontre avec la signification quant au registre de la sexualité. C'est cette rencontre après coup qui va donner son sens à telle ou telle expérience subjective du passé. La plupart du temps en effet, le choc primaire n'est pas objectivable. L'impossibilité à le saisir comme tel conduit à la constitution d'un scénario significatif par lequel  le sujet élabore à sa manière un rapport entre la jouissance et la Loi. C'est la constitution du fantasme qui va orienter le désir du sujet.

Le pas lacanien nous amène à envisager de plus :
3) une théorie d'un traumatisme symbolique.
Quelque chose fait trou dans le tissu symbolique, d'où le néologisme lacanien de “troumatisme”. Ce trou concerne la rencontre avec le réel du sexuel, impossible à symboliser. C'est le lieu d'une jouissance ineffable que le symbolique n'arrive pas à résorber.Le fantasme ne cesse de déployer ses figures protéiformes autour de ce noyau insaisissable pour lequel Lacan trouvera dans la topologie l'approche la plus pertinente.



En guise de conclusion...

nous dirons que par extension des données précédentes, tout sujet est confronté à un traumatisme constitutif, qui est l'existence même du langage. Dès lors qu'il parle, en effet, le sujet est renvoyé à l'ordre de l'incomplétude. Il doit dès lors en passer par l'ordre de la demande pour ce qui règle ses satisfactions. Celles-ci apparaissent pourtant toujours défaillantes dans le souci de comblement incessant qui est celui du sujet par rapport à son manque.
L'être parlant est fondamentalement un être traumatisé !


  
(1) Naissance de la psychanalyse, P.U.F., Paris 1956, p 364
(2) La liaison est un terme utilisé par Freud pour désigner une opération tendant à limiter le libre écoulement des excitations, à relier les représentations entre elles de façon à tendre à une certaine stabilité.

Lectures :
Laplanche et Pontalis : Vocabulaire de la psychanalyse. P.U.F. 1967
Chemama R. et all.: Dictionnaire de  la psychanalyse. Larousse. 1993


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